La peur de l’abandon

Par Pierre Lemouzy

La peur de l’abandon, aigüe ou sous-entendue, directe ou indirecte, toujours en filigrane d’un regard perdu, d’une main serrée trop fort, d’un appel désespéré murmuré, comme celui d’un homme fiévreux sous oxygène dont on ne déchiffre plus vraiment la diction, mais qui exprime de façon audible l’objet de son angoisse: « Je veux voir le docteur ».

Une jeune femme perdue, seule à l’autre bout de la province, dont la répétition de « Tu reviendras demain? » martèle la solitude. Les attentes, les délais s’étirant à perte de patience, ponctués de soupirs et regards éloquents, l’abandon en larmes contenues ou rage signifiée dents et poings serrés: « Sérieux, je suis qui moi…rien?!». Un simple « On m’oublie… » dans un souffle, regard tourné vers la fenêtre. Une jeune mère désespérée de ne pas pouvoir nourrir son bébé sanglote « J’abandonne mon fils… ».

D’autres ont abandonné leur chien, ou se confrontent à l’amer sentiment d’un manque prolongé: « Mon père n’est pas venu. » « Je ne peux pas voir mes enfants. ». « Personne ne passe dans ma chambre. » « Ils n’ont jamais le temps… » « Ma mère? Oui elle est venue… mais elle ne parle pas. » Saisir la peur de l’abandon pour la désamorcer comme on le ferait d’une bombe à retardement. Avant que ses éclats balbutiés ou muets ne contaminent le corps et l’esprit dans sa globalité. Et quand on me demande « un câlin! », offrir ce câlin avant le point de rupture.